L'homme est un virus pour l'homme(extrait 2)人对人是病毒(节选二)

Publié le par Peiyun Xiong

 

Par XIONG Peiyun

 

En finissant cet exposé, je me rappelle une scène inoubliable. Un film iranien qui s’intitule « le goût de la cerise»[1], dont le réalisateur est Abbas Kiarostami.

Un homme d’une cinquantaine d'années voyage à travers les régions du pays pour demander un service un peu particulier: Il cherche quelqu’un qui accepte de l'enterrer vivant. C’est à dire de l'aider à creuser la tombe et le couvrir de terre après qu'il se sera mis dans le trou. Et dans sa quête, l’homme croise des gens venus d'horizons différents: Un étudiant en théologie, un gendarme de la Révolution, un professeur, un camionneur... Ce qui me frappait le plus, c’est un dialogue magnifique entre l’homme qui veut mourir vivant et le Camionneur. Un Turco-tcherkès qui lui raconte une des fables les plus magnifiques de Perse: « Un jour, un malade est venu voir le grand sage et il lui dit: J'ai mal partout. Dès que je touche un endroit de mon corps, je sens la douleur. J'ai mal partout. La tête, le dos, le visage, la poitrine, les jambes... Partout, partout où je touche je sens la douleur, où je mets mon doigt, je sens la douleur. Et aucun médecin n'a su me guérir. J'ai voyagé partout à la recherche d'un remède. Et le sage lui dit: en fait tu n'as pas mal partout. C'est ton doigt qui est malade. Et puisque tu te sers de ton doigt malade pour ausculter ton corps, tu as l'impression de te sentir mal partout. Arrête de toucher ton corps avec ton doigt malade. Et soigne ton doigt... »

 

Alors que le nuage de poussière recouvrait le sud de Manhattan le 11 septembre 2001, une femme, en état de choc, surgit de l’obscurité tourbillonnante qui enveloppait les Twin Towers. Les premiers mots qu’elle adressa au reporter de télévision qui se trouvait là ne furent pas un simple « Pourquoi? » d’incompréhension, mais une question précise et douloureuse: « Pourquoi nous hait-on ? » Dès lors, ces mots furent repris par tous.

Dans « Pourquoi le monde déteste-il l'Amérique ? »,  Les auteurs de cet ouvrage, deux éminents essayistes anglais, tentent de décrypter les raisons de la haine anti-américaine qui est en train de se développer. Ils montrent comment la civilisation américaine incarne un paradoxe : d'un côté l'ouverture à des populations et des cultures très diverses, de l'autre l'adhésion à une forme de pensée unique où les valeurs reines sont la rentabilité, la cohésion du groupe, la foi, la famille. Pourtant, beaucoup de voix critiques s'élèvent aux États-Unis au sujet de la « croisade contre le terrorisme » mais, au nom d'une unité hégémonique de principe, ces voix sont peu relayées. Dès lors il avertit que le plus grand ennemi de l'Amérique c'est peut-être bien les pays lui-même.

Car l'Amérique, seule « hyperpuissance » au monde, est surtout la puissance « définissante », imposant sa propre conception de ce qu'est l'être humain: Démocratie, police, économie, liberté, droits de l'homme, multiculturalisme, fondamentalisme, terrorisme, mal. Ainsi la liberté est-elle d'abord comprise comme la liberté de circulation des marchandises, des capitaux et des produits culturels américains, et ce toujours à sens unique.

L'Amérique définit le monde en fonction de son identité, de son histoire et de ses mythes, donc aussi en fonction de son intérêt personnel.

Par esprit d’unification ou d’impérialisme, nous l’appellerons « impulsion virale », dont le caractère principal c’est monisme. C’est lui qui contrôle le monde. C’est le doigt américain qui est malade, et qui fait apparaître des souffrances humaines partout dans le monde, mais ce sont de fausses souffrances.

Et l’homme est-il super-puissant? Pas exactement. « Il n’est pas question de revenir en arrière: les acquis de la science moderne sont irréversibles. Mais il nous appartient de redécouvrir le respect du corps: le nôtre bien sur, mais aussi celui des autres. Il nous faut être conscient et apprendre aux générations futures, que nous disposons à la naissance d’un Biologique, certes merveilleux, mais fragile et facilement réduit à néant par certains comportements qu’il convient donc de modifier»[2], dit Luc Montagnier. Après cela, nos civilisations, qui ont été fondés par l’homme, ne sont-elles pas fragiles ?

Deux cent années auparavant, un poète anglais John Keats[3] en voulut à la science qui aurait détruit la beauté du monde, tout en fragmentant l’arc-en-ciel avec un prisme triangulaire. En fait, ce que la science nous donne le plus grave, c’est plutôt la présomption fatale, avec laquelle on croit que toutes souffrances et catastrophes trouveront un remède dans l’avenir, et ce à cause de notre arrogance. En ce sens, l’homme se moura de son arrogance, et expansion. Comme l’a écrit Lao-Tseu, « Qui veut éliminer quelqu’un doit d’abord l’exalter».

Selon l’expression d’Edgard Morin, « la richesse d’un groupe est faite « de ses mutins et de ses mutants », Il s’agit de reconnaître que l’autre nous est précieux dans la mesure où il nous est dissemblable. » Heureusement,  l’Homme n’est pas le maître du Monde, et encore moins celui de l’Univers. Le désir de progrès nous avait fait sortir des ténèbres d’ancienneté à la manière de la réplication de cellule, par contre l’arrogance et la cupidité nous envoieraient dans les ténèbres de l’avenir, à la manière de la réplication du virus. Evidement, par apport à la fonction de l’anti-virus, celle de l’anti-corps est plus efficace. Heureusement, à la suite de nombreuses catastrophes dans nos histoires, nos sociétés aurions obtenu certains anticorps, dont la liberté, l’égalité, la fraternité, la diversité, qui se fondent sur la tolérance. Revenons à la réalité de notre monde, tout en regardant le soi-disant « choc des civilisations », nous pouvons bien comprendre, comme l’a rappelé Hu Shi[4] au début du XXe siècle, « la tolérance est quand même plus importante que la liberté. » De même, Georges Brassens a une expression identique, « Je ne sais pas si le mot tolérance est plus vrai, mais enfin, il est plus mien. J'ai plus le sens de la tolérance que de la liberté, parce que la liberté, c'est quand même beaucoup plus vaste. Si tous les êtres avaient un esprit de tolérance, la liberté irait de soi[5] La tolérance tout d'abord, qui est le gage de la liberté de tous. Après avoir analysé les deux réplications, je dirais qu’il n’y a aucun « choc des civilisations » dans le monde et dans nos histoires, il n’y a que des combats entre des virus et des cellules, entre la mort et la vie. Or toutes les catastrophes viennent de ceux qui ont franchi la démarcation de la réplication de cellule, en dégénérant en virus.

Il faut reconnaître l’autre[6]. Oui, il faut reconnaître l'autre en tant qu'entité en soi, avec ses propres besoins, ses propres valeurs et ses propres choix,  car « Nul homme n'est une île»[7], « Aucun homme n'est seul… Nous avons besoin l'un de l'autre... ». En ce sens, on dirait que, nulle civilisation n’est une île, aucune civilisation n’est seule. Au nom de l’arrogance et de la raison, on peut dire que l'homme est un virus pour l'homme, mais aussi son unique remède. Soyons tolérant, nous garderons nos acquis de ce jour en même temps que nos avenirs.

 

 

31/01/2004



[1] Le Goût de la cerise (Ta'm e guilass) a obtenu la Palme d'or lors du Festival de Cannes 1996, ainsi que le prix du meilleur film étranger aux Boston Society of Film Critics Awards de 1998.

[2] Des virus et des hommes  Montagnier Luc

[3] Voir Lamia (1820),  John Keats :

Philosophy will clip an angel's wings,
Conquer all mysteries by rule and line,
Empty the haunted air, and gnomed mine
Unweave a rainbow.

 

[4] Hu Shi, un précurseur de la philosophie politique en Chine, est très connu comme défenseur du libéralisme.

[5] Georges BRASSENS  « Entretien avec Jacques Chancel » (1971)

[6]  1492, l'occultation de l'autre  Enrique Dussel

[7] Voir « No man is an island », John Donne

Publié dans La Com 思想国传播

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